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Quatre centième anniversaire de la naissance
L'HOMME QUI REGARDAIT LE SOLEIL EN FACE
Le plus bel hymne au soleil a été écrit avec des pinceaux par un
Lorrain devenu Italien dès son plus jeune âge : Claude Gellée. Les
Anglais, qui ont vu en lui le précurseur et le maître de William
Turner, l'appellent familièrement Claude tout court. En revanche
à Rome on le surnomma " le Lorrain " , lui conférant en cela presque
comme un titre de noblesse.
C'était à une époque où les frontières n'existaient pas pour les
arts et les sciences, mais on pouvait risquer sa vie si on se montrait
anticonformiste. L'Europe, c'est vrai, n'était pas une utopie, mais
une réalité quotidienne.
Claude Gellée était né à Chamagne près de Luneville, dans le duché de
Lorraine en 1600, dans ce siècle où l'obscurantisme continuait de régner
comme une chape de plomb, ses maîtres d'œuvres étant les Inquisiteurs de la
diabolique Eglise catholique romaine. L'année 1600 vit en effet monter sur le
bûcher de l'Inquisition un des plus grands esprits de l'humanité, Giordano
Bruno, pendant qu'un autre moine, auteur de la fameuse et utopique
" Cité du Soleil ", Tommaso Campanella croupissait, après avoir
été maintes fois torturé, dans les prisons espagnoles de la même
organisation. Beaucoup d'autres furent passéspar le feu. Bien des
années plus tard, en 1633, le Lorrain étant bien installé à Rome,
s'ouvrait le procès de Galilée. Le Pape Urbain VIII lui même, de
la famille des Barberini, pourtant ouvert aux arts et aux sciences,
ne put rien faire pour soustraire le génie de l'astronomie des griffes
néfastes des Inquisiteurs incultes, obtus et sanguinaires.
Orphelin, Claude Gellée, qui n'était pas encore " le Lorrain ",
arrive en Italie à l'âge de treize ans avec un parent pour être
placé comme domestique dans une maison d'aristocrates. Quelques
années plus tard, probablement en 1619, il s'installe pour deux
ans à Naples avec le peintre Wals, adepte du peintre Elsheimer (auteur
de paysages poétiques), qui a sûrement influencé Claude pour le
restant de sa longue vie. Malheureusement nous n'avons pas de plus
amples informations sur ce séjour napolitain. Il revient à Rome
où il rentre au service du peintre paysagiste Augustin Tassi, lequel,
ayant décelé en lui le talent d'un artiste, lui donne ses premières
leçons de peinture. Claude essaye de rentrer " au pays " en 1625.
A Nancy où, il est désormais reconnu peintre, travaille avec Deruet
pour les Ducs de Lorraine. Mais plus fort que le " mal du pays "
il ressent une profonde nostalgie pour Rome, cette ville infernale
mais qui était en même temps, indiscutablement, le centre artistique
de l'Occident. En 1627, c'est à dire seulement deux ans après avoir
quitté Rome, il fait le voyage inverse et de Nancy, arrive à Marseille,
d'où il s'embarque pour la ville 'éternelle' pour ne plus la quitter.
Il s'installe à "Via Margutta" et ensuite tout près, à
"Via Paulina", aujourd'hui "Via de Babuino",
ces rues de Rome, entre "Piazza del Popolo" et "Piazza
di Spagna" chargées de toutes les gammes de l'histoire qui
vont de la politique à l'art.
Le conte de fée qui lui était arrivé en rentrant comme domestique
chez le peintre Tassi, se répète, mais cette fois c'est lui qui
donne sa chance à quelqu'un d'autre. Ayant engagé en effet comme
serviteur Gian Domenico Desiderii, Claude s'aperçoit que celui-ci
est 'doué' pour la peinture, si bien qu'après lui avoir donné quelques
leçons, il l'engage comme assistant pour une collaboration qui va
se prolonger sur plus de vingt cinq ans. La campagne romaine devient
le sujet d'étude et de prédilection de Claude, qui en quelques années
s'impose comme le plus grand paysagiste de sa génération. Les commandes
arrivent d'un peu partout : de cardinaux qui désirent avoir dans
leurs galeries les meilleures 'signatures' , du Pape Urbain VIII,
mais aussi du roi d'Espagne Philippe IV, de princes et même de certains
mécènes parisiens. Claude Lorrain est le peintre de la lumière par
excellence. C'est lui qui, le premier, osa regarder et peindre le
soleil de face. Ses éblouissantes marines, à l'heure du soleil couchant,
sont des vrais poèmes. Il s'exprimait avec ses pinceaux, cet homme
au destin exceptionnel, cet artiste qui était presque analphabète,
mais dont l'intelligence lui permit d'assimiler toute la culture
dont il avait besoin. Car les scènes de ses tableaux font appel
justement à cette culture classique en vogue à son époque : mythologie
greco-romaine, histoire ancienne, Ovide, Virgile et sans oublier
la Bible. Ses paysages sont construits d'après nature, avec des
rajouts de fabriques inventées. Ce n'est pas contradictoire, car
au départ de toute nouvelle toile, Claude va prendre des esquisses
dans la campagne romaine. Puis dans son atelier il 'améliore' la
nature, en la rendant plus riante, plus calme, en lui faisant accepter
des monuments, des palais et des fabriques diverses soit existantes
ailleurs, soit créées de toutes pièces, véritables créatures inertes,
mais oh combien vivantes !, jaillies de son imagination. Dans chacune
de ses œuvres on peut s'apercevoir de son grand don d'observation
pour décrire la scène, de sa capacité poétique pour restituer sur
la toile l'atmosphère de l'heure et du lieu choisi, de son grand
sens psychologique pour faire accepter l'invention comme vraisemblable
à travers une distribution équilibrée et dosée des autres éléments
qui prennent part à ce jeu d'illusion, comme le choix de la palette,
le niveau de l'horizon, la lumière, la profondeur de la perspective
et l'emplacement des masses. Vrais, faux décors de théâtre, fantasmagories
d'ombres et de couleurs et ce soleil omniprésent qui témoigne des
tensions philosophiques et cosmologiques de tout un siècle finissent
pour prendre part au grand débat des coperniciens contre les aristotéliciens.
En optant pour les premiers, on ne pouvait avoir d'autre issue que
le bûcher public. Claude est un artiste. Il prend part à la grande
question avec ses pinceaux. Qui peut dire en effet si le Lorrain
n'a pas bien compris les nouvelles théories et a voulu à sa manière,
par son art même rendre hommage à toute cette nouvelle vague de
nouveaux penseurs qui sacrifiaient leur vie pour faire avancer l'humanité
? Que veut dire ce soleil au centre, ce soleil regardé de face et
en
face ? La lumière chez le Lorrain n'est pas une excuse pour mettre
en relief tel ou tel autre détail. Non. La lumière a une existence
propre, au centre du tableau, au centre donc du Système solaire.
Un cryptogramme, peut-être, qu'il voulait que nous déchiffrions.
Au fur et à mesure que le Lorrain avance en âge et donc en art,
les arbres prennent une très grande importance, en devenant dans
une certaine mesure une expression poétique de premier plan. Les
différentes espèces d'arbres alternent dans les tableaux pour se
conformer à l'esprit du sujet. Ainsi les chênes, les pins, les saules
deviennent le symbole parlant de la scène représentée, le symbole
des sentiments intimes qu'on n'ose pas étaler sur la place publique.
Pudeur de poète, finesse d'artiste. Claude Lorrain était imité et
plagié pratiquement dès le début de sa carrière, des fausses toiles
lui tombaient littéralement sous les yeux en se promenant dans les
rues de Rome. Alors pour arrêter ce fléau il commença à rédiger
le "Liber Veritatis", un catalogue détaillé, l'appellerions
nous aujourd'hui, dans lequel il consignait toutes ses compositions,
avec des informations minutieuses, de façon à décourager les faussaires
de tout bord.
Son œuvre consiste en environ trois cent
tableaux, une cinquantaine d'estampes et un millier de dessins parmi
lesquels des crayons, des fusains et des lavis dispersés dans presque
tous les musées respectables de la planète.
Madame Vial, Conservateur en chef du Musée des Beaux Arts de Marseille
nous a fait admirer " le " dessin du Lorrain conservé dans son Cabinet
des dessins. C'est un bel ouvrage à la plume et au lavis brun, qui
a légèrement souffert par une longue exposition. Les arbres majestueux
placés au centre de la composition donnent un sentiment de protection
et de sérénité, mais c'est aussi peut-être un message du Lorrain
reliant l'homme, la nature et la terre entière au cosmos. Claude,
le Lorrain…romain, s' éteignit en 1682 et repose depuis à la Trinité-des-Monts,
l'église qui surplombe Piazza di Spagna.
(O.C.)
LOCALISATION DES OEUVRES DE CLAUDE GELLEE dit LE LORRAIN.
Eparpillées à travers le monde, les œuvres du Lorrain se trouvent
principalement dans les musées les plus important, pendant que quelques
trentaine de tableaux appartiennent à des collections privées. En
France, hormis le Louvre qui possède une belle collection, on peut
admirer un beau paysage au musée de Grenoble, tandis que à celui
de Nancy on trouve un petit format . Le musée des Beaux Arts de
Marseille conserve, dans son cabinet de dessins, le paysage que
nous publions. En Italie c'est à Rome, à la Galerie Doria-Pamphili
et dans la collection Pallavicini que se trouvent une dizaine d'œuvres,
puis à la Galerie des Offices de Florence et un seul tableau à Naples
au Musée de Capodimonte. Très importante est la collection de la
National Gallery de Londres et puis de l'Ermitage de St.Petersburg
en Russie. Probablement le plus grand nombre de tableaux du Lorrain
se trouvent aujourd'hui aux Etats Unis, car de New York à Los Angeles,
de Boston à Fort Worth, nombreux sont les musées qui ont au moins
une œuvre de ce grand artiste.
(O.C.) Article paru dans "Côté Arts"
15 sept-15 nov 2000.
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