I MACCHIAIOLI
Pratiquement ignorés, et à tort, en France,
les " Macchiaioli " (prononcé makki-a-i-o-li, qui en italien
signifie 'les tachistes' ) sont ces peintres italiens de la
deuxième moitié du XIXème siècle, précurseurs (avec leurs collègues
et contemporains de l'école de Barbizon) de l'Impressionnisme.
Dans le cadre du remue-ménage
dû au jubilé papal, la 'Ville éternelle' offre toutefois en
ce moment aux pèlerins-touristes ou aux touristes-curieux-pélerins
quelques expositions laïques d'envergure. Nous avons été très
touchés par une exposition rare et raffinée qui a lieu en plein
centre de Rome au " Museo del Corso " fondation privée de la
" Cassa di Risparmio di Roma " : " I Macchiaioli ". Pour pouvoir
parler de la naissance et du développement de cette école, il
faut rappeler qu'au cours du XIXème siècle dans toute l'Europe
beaucoup d'artistes peintres, bien que partant de mondes intellectuels,
culturels et émotionnels différents, se sont penchés sur le
problème de comment interpréter le paysage sur leurs toiles.
Cette réflexion venait de concert avec la crise du romantisme
et l'émergence du positivisme. Autour de 1840 des artistes italiens
de Naples et de Rome aussi bien que des peintres anglais, français,
allemands, scandinaves et autres, venus en Italie pour leur
" tour initiatique ", commencèrent à regarder et à reproduire
sur leurs toiles les paysages italiens envoûtants pour leur
lumière intrinsèque et pour leur perspective naturelle, renonçant
ainsi aux ruines antiques, aux fabriques inventées et aux paysages
idéalisés, comme c'était la convention depuis Poussin et Le
Lorrain.
Les idées voyagent vite, et, même sans
les moyens de communication qui sont ceux dont nous disposons
aujourd'hui, le reste du monde artistique pouvait capter les
préoccupations et les réalisations de ce groupe qui s'était
spontanément formé. A moins qu'il ne s'agisse de cette imperceptible
force qui se répand autour de la terre dans un irrésistible
continuum connu sous l'appellation de "l'air du temps ". Le
fait est que presque en même temps prenait naissance en France
l'école de Barbizon qui prônait la reproduction du paysage d'après
nature ou tout au moins d'après études esquissées sur place,
où les lumières et les ombres qui surgissaient à travers le
feuillage des chênes " faisaient toutes seules le
tableau ".
La révolution française de février 1848 eut son contrecoup en
Italie, en Autriche et en Allemagne. Les différentes révolutions
avortèrent : l'Autriche rétablit sa domination sur une bonne
partie de l'Italie, l'armée française s'empara de Rome ; la
Hongrie fut à nouveau soumise et en Allemagne le Parlement fut
dissout. Comme on sait, les meilleurs artistes se trouvent toujours
à l'avant-scène de la contestation, et donc, dans le contexte
que nous venons de décrire, nombreux furent ceux, qui pour leurs
idées patriotiques durent s'enfuir de leur pays pour trouver
refuge ailleurs. Ils convergèrent sur Florence, qui à l'époque
était la plus ouverte et tolérante des Nations.
Ainsi les peintres florentins s'enrichissaient des idées venues
d'ailleurs, comme celles de Barbizon et surtout celles colportées
de Paris par deux artistes napolitains, Filippo Palizzi et Domenico
Morelli. Les rencontres des peintres qui se faisaient jusqu'à
ce moment là seulement dans un but convivial au café " Michelangelo
", prirent des allures de forum de discussions où les problèmes
artistiques allant de la première impression à l'expression,
de la vision à la reproduction et du style à l'exécution étaient
disséqués et retournés dans tous les sens afin de tenter de
trouver un langage nouveau. Commencèrent alors les 'parties-dessins'
en dehors des murs de la ville et puis les sorties collectives
dans la campagne entre Florence et Sienne, où les peintres essayaient
de s'exprimer librement. Les plus férus étaient Cabianca, Borrani
et Signorini, ce dernier considéré comme leur chef de file.
Ce fut lui qui vers la fin des années '50 exécuta des vues de
Venise très contrastées entre ombre et lumière et d'autres tableaux
de petit format où le clair-obscur donnait naissance aux premières
" taches ", représentation sténographique de l'image reçue par
l'œil.
Toutefois, pour parvenir à la vraie peinture " tachiste ", à
la " tache " synthétique et tonale, pour se libérer des sujets
traditionnels extirpés de l'Histoire, derniers vestiges de la
culture romantique, il a fallu attendre la fin du conflit armé
de 1859, l'orée de l'unification italienne. Le messie ce fut
un artiste romain, Nino Costa, rescapé de la guerre pour l'indépendance
dans laquelle il s'était enrôlé comme volontaire, qui arriva
à Florence avec ses tableaux exécutés dans la campagne romaine
et sur les côtes du Latium , peintures qui par leurs formats
et sujets furent un exemple pour les futurs " tachistes ". Juste
à ce moment là à Florence, circulait l'avis d'un concours de
peinture pour célébrer les divers épisodes de la guerre d'indépendance.
Nino Costa poussa son ami Giovanni Fattori à y participer. De
plus, ayant admiré les études des soldats français que Fattori
avait esquissé et se rendant compte du potentiel artistique
de son ami, Costa l'invita à quitter la peinture académique
pour peindre les paysages d'après nature et les hommes dans
leur réalité quotidienne.
Fattori gagna le concours. D'autres artistes, futurs " tachistes
" s'engagèrent à peindre des scènes militaires inspirées toujours
par la récente guerre. Entre autres il y eut Telemaco Signorini
et Silvestro Lega. Dans ces peintures et surtout dans les études
préparatoires, la " tache " fait sa véritable apparition.
Il n'est pas toutefois superflu de rappeler que " tache " est
un mot employé depuis le XVIIème siècle pour indiquer les idées
préliminaires, les premières ébauches et esquisses dans lesquelles
on étudiait les grandes masses de lumière et d'ombre ainsi que
la composition sommaire de la scène. Vu sous cet angle, peindre
" à tache " a toujours existé, mais cette manière de peindre
n'était considérée que comme un procédé technique qui s'arrêtait
avant l'exécution du vrai tableau. L'innovation des " Macchiaioli
" consiste à présenter la peinture " à tache " comme œuvre finie.
Ceci explique pourquoi la majorité de leurs peintures sont de
dimensions réduites et pourquoi beaucoup de leur grands tableaux
ne sont " à tache " que dans quelque partie seulement. Mais
ceci explique aussi pourquoi à leur époque, le public bien-pensant
dédaignait leur petits chefs-d'œuvre en les considérant comme
des 'esquisses'.
Cette exposition de Rome se concentre seulement sur une période
de dix années, entre 1860 et 1870, c'est-à-dire au moment de
la naissance de ce nouveau langage. C'est aussi pendant ces
années que les artistes les plus importants ont travaillé presque
en groupe, souvent sur le même sujet afin de peaufiner la poétique
et la technique de la " tache " en la transformant du clair-obscur
en tonal, le tout basé sur la quantité de lumière à donner à
chaque couleur et le rapport et l'association entre les couleurs
complémentaires. Il est évident que ces peintres ont travaillé
avec leurs sentiments, chacun faisant son propre choix de sujets
en le traduisant avec sa propre sensibilité. Néanmoins on retrouve
un commun dénominateur : la pureté et la simplicité de la narration
qui dérive sans doute de ce monde lointain des préraphaélites
transmis presque involontairement par leurs maîtres. Il y a
dans ces œuvres une sobriété de texture, une pauvreté de matière
et une faculté d'exploiter, de façon tout à fait poétique, le
fond des tablettes qui apparaît ici et là entre les maigres
touches de pinceau. Au delà de l'appartenance à la même école,
presque tous ces peintres s'engagèrent dans l'armée de libération
nationale et se retrouvèrent donc liés aussi entre eux par l'idéologie
politique de la gauche radicale, celle de Mazzini et de Garibaldi.
Ils chantèrent les collines et les étendues de la 'maremme'
toscane dans leurs petits tableaux, avec leur technique de "
taches " qui préfigurait avec une dizaine d'années d'avance
l'éclosion de l'impressionnisme français.
( O.C. ) Article paru dans "Côté Arts"
15 nov 2000-15 jan 2000