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CARLO LEVI : DE LA PEINTURE
à L'ECRITURE
Peintre délicat, écrivain à succès, journaliste éclairé,
politicien sérieux, cet artiste, qui a fait plusieurs séjours
en France, a traversé les années les plus troubles de l'histoire
italienne de ce siècle en se battant pour la démocratie, mais
aussi pour les arts.
Connaissez-vous Carlo Levi ? Bien sûr que oui
! C'est cet immense auteur italien émergé dans l'après-guerre
avec " Le Christ s'est arrêté à Eboli ", dont le cinéaste Francesco
Rosi a tiré avec bonheur un film* (en 1978) que les télévisions
du monde entier programment encore régulièrement. C'est une
fresque humble mais grandiose d'un coin du sud italien, ce qu'on
pourrait appeler l'Italie profonde du temps mussolinien, avec
toutes ses mesquineries et ses lueurs d'espoir. C'est un récit,
presque un journal du peintre Levi des mois passés en exil,
en 1935 et 1936, dans cette campagne ensoleillée mais lugubre,
pour cause d'idées démocratiques. Né à Turin en 1902 dans une
famille bourgeoise et intellectuelle, il est initié à l'art
de peindre et au mélange des couleurs par son père, ami d'artistes
et libre penseur. Il suit toutefois des études tout à fait classiques
et obtient son diplôme de médecin à l'âge de vingt-deux ans.
La prise de conscience politique de Carlo Levi date de la fin
du premier conflit mondial en 1918, quand, tout jeune, il rencontre
Piero Gobetti, une des grandes figures du syndicalisme italien
(qui fut ensuite la bête noire du régime dictatorial). Dès la
prise de pouvoir par Mussolini en 1922, Carlo Levi collabore
à la revue " La Révolution Libérale " de Gobetti et pour cela
il se fait naturellement " ficher ". Il abandonne l'idée de
s'installer comme médecin, car il a commencé à s'intéresser
à la peinture de façon régulière. Dans ce domaine aussi il excelle
et il expose pour la première fois en 1923 à la quadriennale
de Turin, avant de faire partie du groupe des " Six de Turin
". Critiques et historiens de l'art le soutiennent ce qui lui
permet de participer à la première quadriennale de Rome en 1931.
Il s'installe à Paris pendant trois ans, de 1932 à 1934, où
il expose à deux reprises à la Galerie Jeune Europe et à la
Galerie Bonjean. Ses amitiés et sa participation au mouvement
antifasciste " Giustizia e Libertà " lui valent , dès son retour
de France en 1934, d'être mis en prison pendant trois mois avec
une mise à l'épreuve de deux ans. Mais il est à nouveau arrêté
en 1935 et envoyé " aux confins ".**
C'est justement dans cet exil forcé qu'il a troqué
le pinceau pour la plume, si bien qu'on oublie presque qu'il
a été et qu'il reste avant tout un peintre de grand talent.
Il est aussi vrai qu'un artiste, un vrai, peut souvent s'exprimer
avec la même force dans des domaines divers. Pour rappeler tout
de même que Carlo Levi a été et reste avant tout un peintre,
ou tout au moins peintre et écrivain (et pas seulement écrivain)
que sa Fondation, qui vient de se doter d'une nouvelle salle
à Rome, a l'intention d'organiser des expositions thématiques
parmi les huit cent toiles de son fond propre. Pour l'inauguration
de ces cycles dans leur nouveaux locaux de Rome, la Présidente,
Pia Vivarelli a choisi le thème des portraits. Ces portraits
qui ont été exécutés entre 1926 et 1960 nous offrent un échantillonnage
presque complet d' un genre que le peintre affectionnait particulièrement
où la saisie de la psychologie du modèle vaut de longues pages
biographiques. Des modèles pas anonymes défilaient dans son
atelier : outre sa propre famille, presque tout le gratin de
la culture et de la politique italienne et internationale a
été saisi par l'œil et la main de Carlo Levi. Et tous étaient
du nombre de ses amis : de Pablo Neruda à Frank Lloyd Wright,
de Eugenio Montale à Anna Magnani, une galerie impressionnante
de tous ceux qui ont 'fait' le siècle. A partir de la chronologie
des œuvres il est aussi intéressant de voir l'évolution du langage
figuratif de l'artiste et pour les spécialistes de cette période
italienne, les influences subies. A partir des années trente
et grâce à l'historien d'art Venturi, les jeunes artistes turinois
" Le Groupe des six " se tournent vers la culture européenne
et surtout française, en prenant comme référence les lignes
pures de Modigliani, en se rapprochant de l'élégance et de la
clarté de la palette du post impressionnisme et en admirant
l'art décoratif de Matisse. Carlo Levi, lui même, analysait
sa peinture de la période de l'exil comme une nouvelle manière
de style due à cette expérience forcée qui ensuite déterminera
sa poésie. Car on peut parler de poète aussi par la délicatesse
des couleurs et la sobriété du trait. Carlo Levi en 1939 se
réfugie de nouveau en France à la suite des lois racistes de
ce moment trouble de l'histoire italienne, mais il retourne
à Florence en 1943 où il joue un rôle actif dans un parti antifasciste.
Arrêté en 1943, il est libéré à la fin de la guerre. Directeur
de journaux dès la libération, il n'a jamais cessé de peindre.
En 1954 la Biennale de Venise lui rend un hommage solennel.
Elu Sénateur pour la première fois en 1963 il a occupé cette
charge jusqu'à son décès en 1975. Vues les multiples facettes
de sa vie et les combats menés sur des fronts complètement différents
nous pouvons affirmer, sans faire de l'apologie gratuite, qu'un
géant s'est promené pendant un demi-siècle dans une Italie que
parfois on aimerait bien oublier.
NOTES
*Le film porte le même nom que le roman. Le metteur en scène
, F.Rosi, a toujours exprimé avec grand talent de manière très
réaliste sa sensibilité pour le Sud. L'acteur qui incarne l'auteur
du récit est un dieu de l'écran : Gian-Maria Volonte ; dans
un deuxième rôle on retrouve l'inoubliable Alain Cuny.
** Sorte de bannissement inventé par le régime fasciste : la
personne " non grata " était assignée en résidence surveillée
dans des petits villages ou îles des régions les plus déshéritées
de l'Italie de ces temps là, à ses frais ou aux frais de sa
famille. Carlo Levi a été envoyé dans un 'trou perdu' de la
Lucanie, région au sud de Naples.
( O.C. ) Article publié sur "Côté
Arts" N° 9 sept-nov 2000
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