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PIETRAGALLA, LA DIVINE RIGUEUR

Les Marseillais et Marseillaises étaient invités du 21 au 26 janvier 2003 à un spectacle rare : une création mondiale de Marie-Claude Pietragalla au Toursky. Joué à guichets fermés, ce spectacle qui a ébloui tout un chacun partira en tournée en France. Un paquet de nerfs et de muscles entouré de neuf autres presque de la même catégorie occupe ces jours-ci les planches du Toursky pour une création mondiale qui donne, si besoin en était, ses lettres de noblesse à Marie-Claude Pietragalla. Car le paquet de nerfs et de muscles c'est elle : Pietragalla, la divine rigueur. Pour les amateurs de danse, donc les vrais experts, on pourrait s'arrêter là. Pour les autres, c'est à dire ceux qui ne sont pas encore tout à fait initiés à ce genre d'art, il faut peut être ajouter que des artistes de ce niveau entretiennent quotidiennement leurs corps, au prix de douleurs physiques répétitives, de secousses morales successives et de doute à chaque instant. Seule une volonté farouche de parvenir à l'objectif fixé, celle des marathoniens, réussit à les faire continuer dans cette voie afin qu'il puissent paraître sur scène dans une forme parfaite de fraîcheur. Tout cela pour notre bonheur. Les applaudissements ne peuvent qu'exprimer nos remerciements, notre gratitude et surtout notre reconnaissance pour un professionnalisme dont Marseille a assurément besoin. Or Pietragalla a su construire autour d'elle une équipe d'une valeur sans égale. Aurait-elle pu le faire sans la rigueur qui est le propre de cet art ? On a tout tenté pour démoraliser Pietragalla. Avant même son arrivée. Ses prédécesseurs ne lui avaient rien laissé. Une véritable cabale. Puis les histoires ridicules soulevées par quelques parents de petits rats qui avaient peut-être confondu " école de danse " avec " patronage ". Pietragalla a tenu bon et elle a bien fait. On ne peut construire que dans la rigueur…. Le laisser-aller ne sied pas à la danse ni donc à Pietragalla. Et voilà maintenant, une fois de plus, la belle revanche. Un premier plan d'excellence. Une rencontre de cœurs, d'intellects et de passions entre deux êtres d'une sensibilité artistique sans pareille : Richard Martin, dont l'amitié profonde et sans bornes pour Leo Ferré défie le temps de l'oubli et Marie-Claude Pietragalla une des rares artistes qui se promène dans les hautes sphères initiatiques où il n'y a ni dieu ni maître. Dans cette chorégraphie qui lie danse classique à danse contemporaine il y a peut-être une préfiguration d'une nouvelle forme d'expression. La signature risque - et c'est un beau pari - de rester dans les annales de la danse. Au commencement il y avait des corps disloqués et puis au fur et à mesure ils s'animent, ils s'agitent pour terminer dans une course effréné vers l'avenir ou peut être le néant. Faut-il être optimiste ou pessimiste de nos jours où la guerre que d'aucuns préparent ôte tout humanisme à l'humain ? Certes nous ne devrions pas rapprocher une œuvre artistique aux événements politiques, néanmoins nous ne pouvons pas dissocier l'influence que ces événements ont, à des degrés variables, sur un artiste, sur un créateur. Chaque spectateur interprétera ensuite l'ésotérisme du non-dit avec sa propre culture et sensibilité. Raconter un ballet, une chorégraphie ? Tâche impossible quels que soient les mots, les phrases ou périphrases employés. Danse, textes, musique ne font qu'un. Il va de soi que Leo Ferré, par le miracle de l'enregistrement est présent sur scène. Mozart côtoie Baudelaire et Berlioz, pendant que Elizabeth Cooper, en Maître de musique, a écrit des beaux morceaux qui lient le tout…sans anicroches. Divin, je signe et je persiste, divin ce " Ni Dieu ni maître ".


Renaud de Thiers

Avec Ni Dieu ni maître Pietragalla fait mouche au Toursky


Le Ballet national de Marseille est en ce mois de janvier 2003, au Toursky avec la nouvelle création de Marie-Claude Pietragalla : Ni Dieu ni maître inspirée de Ferré. Avant le lever de rideau, Pietragalla nous invite à un voyage fantastique avec la symphonie du même nom. De fait, dans le premier tableau, nous avons une impression d'enfermement et de chaos originel : il y a sur scène une pièce grise et nue et des formes massives et blanches. Progressivement on va comprendre que ce sont des fauteuils recouverts de tissu blanc sur lesquels se trouvent les danseurs réunis en couples. Leurs premiers gestes saccadés les fait ressembler à des pantins désarticulés, prêts à l'emploi pour le marionnettiste ou pour l'artiste, " Les artistes ". C'est le premier texte de Ferré que l'on entend. Alors, de tous ces corps qui se découvrent, qui s'animent, la chorégraphe et danseuse va faire travailler chaque membre, chaque partie et tout va passer sur la scène, les voix comme les doigts. Toutes les possibilités sont en effet mobilisées : ainsi, les pieds nus se font pointes ou coups de pied, ils marchent à plat ou sur un mur. Cette étonnante plasticité sert au mieux les chansons de Ferré. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'une présentation de ces chansons. Ainsi le duo des " Deux vieux copains " est-il suivi d'un autre duo celui-là bien violent, quelque scène de ménage domestique sans aucun support dans le répertoire du chanteur. On trouve aussi, au milieu des chansons, un poème, , " La servante au grand cœur " de Baudelaire. C'est l'occasion de jouer avec la position assise d'une danseuse et de l'opposer à un groupe d'hommes debout. Le choix musical est aussi très large et tout est prétexte à variation : les chansons avec la voix de Ferré ou celle des danseurs, le texte avec une voix off ou des cris ou de simples mots de la vie. Il y a, bien sûr, la musique, celle composée et jouée par la grande pianiste Elisabeth Cooper que l'on voit à plusieurs reprises en pleine lumière face à face avec un danseur, comme pour mieux souligner sa place éminente dans la troupe. Le ballet " Ni Dieu, ni maître " revendique la liberté absolue, celle de l'artiste. Pietragalla prend toute sa liberté d'artiste, elle y anime des corps prostrés d'une dizaine de danseurs tous excellents, les fait courir puis s'arrêter, s'unir ou se cogner, elle montre aussi avec qui elle travaille, sa pianiste ou Richard Martin et avec quels compagnons : Ferré, Baudelaire, Berlioz et Mozart. On ne peut qu'applaudir à cette grande liberté de ton et à la richesse du spectacle qui en résulte.

Alice Capus

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dernière modification Août 2009