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29 juin 2004
Longo maï Giono...
Aujourd'hui le moindre village de Haute-Provence s'honore d'une rue, d'un jardin, d'un sentier au nom de l'auteur de la Trilogie de Pan et, parmi l'œuvre immense, de L'Iris de Suse, dernier roman, pour moi le plus émouvant, parce qu'avant sa lecture j'en vis le manuscrit sur l'établi en juin 1970, quand Giono me dit combien toujours je devrais respect à mes parents, d'humbles paysans qui m'offraient des études à la faculté... combien j'avais de la chance de lire le grec...
Qui était Giono ? Comment sa région et l'Université jusqu'aux ultimes années de son existence le perçurent-ils ? En gardant mon troupeau, j'écrivais les récits de nos villages et mes condisciples à Aix m'accusaient de "régionaliser à la Giono" au lieu de m'essayer au nouveau roman, alors à la mode. Pensant "la mode se démode", je relisais Homère et Platon. Souvent je partis en Grèce.
Giono ? Un intellectuel ? Non. Un manuel ? Moins encore...
Maîtrisant la nostalgie de l'Italie où il retourna à peine, Giono, Ulysse immobile, par son imagination métamorphosa sa Provence en décors de tragédie d'Eschyle. . . Issu de parents âgés dont un père Italien épris de liberté -fait déterminant sur lequel il insiste-, en 1895 à Manosque, ville qu'il ne quitta guère et où il mourut à l'automne 1970, il dut très vite occuper un emploi en banque pour aider sa famille. Vint la Ière guerre mondiale : au front à s'abstraire de l'horreur, il annotait, le relisant, La Chartreuse de Parme (Stendhal).
Eclatèrent les années folles : Giono, retiré en sa province, tissait à un métier qui ne se voit guère; les paysans commençaient à l'appeler le "Grand Fainéant de Manosque". Soudain ce fut Colline (T. 1 de la Trilogie) paru chez Grasset en 1929, un succès qui allait en précéder beaucoup d'autres, en retrait voulu des mouvements littéraires de son siècle qu'il observait et dont il se gaussait.
Il faut dire que l'acquisition d'une culture s'avéra une lutte quotidienne, ce, au long de sa vie. Journal & Correspondance fourmillent d'exemples où il demande à ses amis qui fréquentent l'université de lui envoyer des ouvrages, des renseignements pour compléter et approfondir les cours reçus au collège; où il note avec le sérieux d'un autodidacte et la fantaisie soucieuse d'un créateur, les réflexions sur ses lectures à partir de quoi les orientations de l'œuvre qu'il se propose d'accomplir et qu'il réalise jour après jour. La belle biographie sans concession, qu'écrivit son ami Pierre Citron, permet de suivre l'auteur au plus près de ses gestes et de ses pensées. Vous pouvez aussi écouter (en CDRom) les entretiens que, pour la radio, Giono accorda à Jean Amrouche puis à Jean Carrière: la voix et les répliques du Manosquin vous en diront long sur les ruses de l'intelligence à déployer pour s'accommoder de sa condition dans un pays dur, silencieux quand on le croit hâbleur, plein de circulations et de secrets sous ses collines bucoliques. De ce terreau, au soleil de sa culture, Giono fit son œuvre.
Vous entendrez donc une approche vivante, nuancée, malicieuse, la conversation d'un Crétois en somme, car Giono, cherchant sa vérité dans nos montagnes, partage avec l'île des labyrinthes le goût de la nourriture et du mentir-vrai.
Or, si vous voulez le connaître, si tant est qu'on le puisse, lisez-le, lisez le plusieurs fois.
C'est un champion pour le détournement des mythes, tant grecs que latins et encore, n'eut-il pas le temps de s'atteler aux nordiques alors qu'il ne cessa de lorgner vers l'Irlande.
Un sourire complice vous illuminera quand vous découvrirez l'âge d'Hélène calculé selon les lois de la chronologie universelle et vu par Giono !. .. Lui qui se " situe délibérément du côté des Troyens ", qui dans ces décades de conflits orientaux manque à notre siècle, eut l'opportunité en le sien de recevoir des commandes à préfacer les classiques majeurs, dont l'Iliade, de quoi renouer avec la lecture qu'il en fit lorsqu'encore employé de banque il descendit à Marseille et qu'à travers la vitre du train le paysage provençal se mêlait à l'évocation d'Isarklis et des héros, découverte si forte qu'elle décida de la Naissance de l'Odyssée, son premier roman achevé, publié après procrastination, dont on retrouve les symboles, images et déviations de mythe dans l'ultime et mystérieux Iris de Suse et dont il me disait qu'il n'y avait "pas plus d'iris à Suse qu'au faîte du Mont Blanc ".
Entre l'initiation et le testament, Giono, en traduction française avait absorbé Lucien, aiguisant son propre humour aux grinçants récits de l'impertinent et librepenseur Samosatien.
Aujourd'hui, les études gioniennes dans de nombreuses universités occupent d'éminents collègues qui, selon leurs orientations, établissent des liens et contrastes entre l'œuvre du Pacifiste-fantaisiste et la littérature universelle, jusqu'en Inde et au Japon tel le montra le colloque de Perpignan-Montpellier (mars 2001), sans parvenir à conclure de façon certaine.
Alors qui est Giono, lui qui, en "Crétois de l'intérieur" écrivit tellement à propos de la terre, des montagnes ici en bordure d'Italie, des métiers que l'Histoire et ses conflits déracinent ?
Qui est-il sinon leVieux de la Mer dont, au delà de l'acception antique, la formulation renvoie à Hemingway qu'il appréciait ou à Melville dont il écrivit le panégyrique Pour saluer Melville ?
Qui est Giono sinon Protée - insaisissable ? . . .
Et pardon mesdames si les femmes physiquement y sont peu engageantes:
la beauté grecque selon les canons apolliniens, Giono ne la connaît
pas, du moins en son œuvre ne la veut-il pas connaître, pas plus
que le longiligne-élancé mannequinât. Chez lui, c'est du solide,
pour compenser, qui sait, ses aspirations d'" au delà de l'air "
; c'est du robuste, nefs et femmes au long cours, quoique " toutes
usées par la terre et par l'homme".
Donc, pour le rêve, vous n'aurez guère le choix que les sentiers
de traverse de ses paysages, sublimes parfois, et sur lesquels une
association conduit aujourd'hui des excursions-lectures, afin que
les lieux où Giono souvent se promena, à défaut de sa voix entendent
les mots qu'ils lui inspirèrent.
A Manosque où l'on vous attend, Mesdames, et vous aussi Messieurs. . .
Hélène Richier
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