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22 et 23 octobre 2004
Dieu est-il mort ?
Les rencontres d'Averroès (22-23 octobre) sont
devenues une institution à Marseille, si bien que le Théâtre de la Criée
qui les accueille est désormais trop petit même avec l'ouverture supplémentaire
de sa " petite " salle aux nombreux affamés et assoiffés de la 'Connaissance'.
L'Espace Culture de Marseille, producteur et organisateur de cet événement
a tout de même réussi une fois encore, grâce à son équipe, le pari de
donner, dans le calme, au plus grand nombre la possibilité d'y assister.
Thierry Fabre*, le concepteur de ces rencontres, a invité pour cette
onzième édition des intervenants de choix autour du thème Dieu, les
monothéismes et le désenchantement du monde, avec trois tables rondes
Naissance de Dieu, Mort de Dieu, Renaissance de Dieu.
Le sujet pouvait paraître au premier abord plutôt lourd ou risquait
de dériver vers la platitude de la formule : " Le XXI siècle sera spirituel
ou ne le sera pas ". Mais non, tant pis pour nous, qui n'aurons pas
de critiques à faire sur ce chapitre ! Les intervenant ont disséqué
les trois questions avec des moments plus ou moins forts selon l'attente
d'un public averti.
La première table ronde a posé la différence entre la monolâtrie où
le dieu de l'ethnie est le dieu de cette ethnie et le monothéisme où
le dieu, devenant abstrait, cesse d'être le dieu d'une seule ethnie.
Cette différence permet de faire un sort au " monothéisme " d'Akhenaton
: il est une monolâtrie dans la mesure où le dieu soleil confie ses
rayons au pharaon et à lui seul. On a aussi rappelé que le terme d'Allah,
en orient, était le nom de Dieu pour les chrétiens comme pour les musulmans.
S'agissait-il du même dieu, cependant ? A cette question, tous ont rappelé
l'unicité du dieu des monothéismes avec un détour sur le mystère de
la trinité. Des divergences sont apparues dans cette belle unanimité
sur la possibilité d'un dialogue interconfessionnel. Si Samir Khalil
Samir, chrétien d'orient, a rapporté une expérience islamo-chrétienne
assez exemplaire de dialogue à la télé sur des questions aussi conflictuelles
que la figure de Mohamed ou la personnalité de Jésus Christ, l'helléniste
Gilles Dorival a déploré la difficulté d'ouvrir le dialogue en France,
en particulier sur la question : Dieu est-il le dieu de tous ?
Abdelmajid Charfi a fait état d'un mouvement de critique de l'islam
et d'un large accès à l'écrit. En revanche, Mireille Hadas Lebel a critiqué
l'enseignement traditionnel arabe de l'université d'Al Azhar. La déficience
de cette institution a, selon elle, laissé l'enseignement à des religieux
auto-proclamés. C'est du moins son hypothèse pour expliquer l'apparition
des fondamentalistes dont les thèses sont présentées par tous comme
minoritaires dans le monde musulman. La situation actuelle est si prenante
qu'elle envahit ce premier débat avec la question sur un dialogue entre
religieux et libres penseurs. Il est présenté comme possible à condition
d'aborder en priorité les conflits politiques du Moyen Orient où la
religion instrumentalisée est dénoncée.
La deuxième table ronde s'est présentée comme un long cheminement pour
venir à bout de termes difficiles. Il était question de la mort de Dieu.
Pour le philosophe Michel Guérin, il fallait d'abord s'éloigner
de la rationalisation qui venait à bout de la superstition,de la dévalorisation
des valeurs et de la disparition du mystère pour une explication (mot
à mot suppression des plis) qui pouivait mener au nihilisme. La question
était alors le comment vivre dans un monde de l'être et non pas du devoir
être.
Pour Joseph Maïla, et il parlait de l'orient, le retrait du divin avait
entraîné une sur-représentation de l'humain. La sublimation collective
de l'idée d'humanité avait produite un collectivisme outrancier et enfin,
il n'y avait plus de croyance en l'idée de dieu. Enfin, Youssef Seddik
préférait parler du retrait de dieu dans l'islam qui laissait toute
liberté au croyant, sans aucune sûreté d'arrière monde. Cette liberté
l'amenait à critiquer la confiscation de la foi qu'il faisait d'ailleurs
remonter au troisième calife pour retenir, contre la croyance, la foi,
libre de risquer de lire toutes les métaphores du Coran. Comme sa liberté
étonnait l'ensemble de la table ronde, il précisait qu'il n'était pas
le seul à défendre ce parti pris d'interprétation, en islam.
Michel Guérin fit alors entendre sa différence. Athée, il se distinguait
nettement d'un antithéiste. Il posa que la seule voie était d'essayer
de vivre dans un monde où il revenait à chacun de créer le sens. Le
risque était de réifier des valeurs, de les sacraliser et ainsi de s'enfermer
dans une déréliction menant tout droit au nihilisme. Il précisa que
son athéisme était " pieux " car il tenait aux traditions philosophiques
et théologiques et plus précisément au doute absolu de la foi d'un Pascal
ou d'un Bernanos.
La troisième table ronde a abordé d'abord la révolution islamique en
Iran dans la mesure où elle peut être interprétée comme une renaissance
de Dieu. L'iranien Daryush Shayegan a très vite écarté cet exemple qui
pour lui, était un simple type particulier d'une révolution tiers-mondiste.
Puis le débat a porté sur la renaissance du religieux, entendu comme
spiritualité. Mais de nombreux obstacles ont été mis au jour : un fondamentalisme
ténébreux chassant un besoin pluriel. Ce besoin lui-même se distinguant
d'un chaos symbolique que le monde actuel entraîne. Après la chute du
mur de Berlin et l'émergence de l'empire américain, de la mondialisation,
Michel Guérin note que les repères ont bougé, les cultures, les lieux
aussi qui disparaissent dans des flux, des réseaux. Les civilisations
traditionnelles se retrouvent dans l'entre deux, entre le " pas encore
" et le " plus jamais " ajoute Shayegan.
Chercher une spiritualité " vigoureuse " a conduit plusieurs intervenants
à défendre une laïcité réelle. Pour Esther Benbassa, cette laïcité devait
permettre l'hybridation et refuser naturellement le manichéisme. Pour
Michel Guérin, elle devait se mettre du côté non de la raison de la
techno-science mais de celui de la recherche des fins. Le rejet du "
laïcisme " ou des libres penseurs " bouffeurs de curé " amenèrent des
réactions de la salle. Pourtant c'était la conclusion logique du refus
du dogmatisme et du choix d'une étude plurielle qui admet comparaison
et contradiction.
Mais il est sûr et le succès de ces 11èmes rencontres le montrent bien
que la laïcité demeure un sujet très controversé sinon conflictuel.
Néanmoins ces entretiens soutenus, mais sans passion sectaire peuvent
indiquer une certaine lueur d'espoir pour des dialogues futurs entre
croyants et athées. Chacun des deux camps, en respectant l'autre, peut
trouver sa place dans la société.
Chez nous, en Europe le 'la' d'ouverture est donné par l'Art I-52 du
projet de la Constitution , qui est un grand pas en avant sur la voie
de l'humanisme car il ouvre le dialogue entre les instances communautaires
et à la fois, les communautés religieuses et les organisations philosophiques
et non confessionnelles.
Ces rencontres nous ont très agréablement surpris par les quelques intervenants
qui ont déclaré haut et fort leur athéisme. Il y a seulement quelques
années, cela n'était guère possible dans le pays de Descartes. Faut-il
donc penser que si dieu n'est pas tout à fait mort, il est au moins
à l'agonie ?
La rédaction
*Essayiste
et écrivain, rédacteur en chef de la revue La pensée de midi est responsable
du pôle Euromed à la MMSH ( Maison Méditerranéenne de Sciences de l'Homme)
à Aix. Il dirige la collection Babel chez Actes Sud.
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